« Je ne me suis jamais vu comme un candidat mais plutôt comme une partie d’un mouvement », explique Harvey Milk dans une cassette-testament politique qui ne devait être écoutée « qu’en cas d’assassinat ». C’est exactement l’orientation que suit le légendaire journaliste gay Randy Shilts dans sa bio d’Harvey Milk, The Mayor of Castro Street. Il nous décrit certes par le menu toute la vie du politicien assassiné en 1978, mais il la replace dans un contexte plus vaste: celui de la transformation sociale et démographique de San Francisco à partir de la fin des années 50 à la fin des années 70. Il examine notamment les mécanismes qui ont fait du quartier autour de la Castro Street un tel El Dorado gay et comment le mouvement gay et lesbien s’est structuré pour essayer de peser sur le politique.

Harvey Milk naît et grandit sur la côte est. Avec son grand nez et ses grandes oreilles, il aurait pu être le souffre-douleur de ses camarades, mais sa vivacité d’esprit et son humour en font plutôt le clown de service et le mec sympa qui a toujours une blague au bout des lèvres. Dans son entourage familial ou scolaire, personne ne soupçonne qu’il est attiré les hommes. Et même si mener une vie sexuelle ou une vie sociale homosexuelle vous expose alors à être victime de la répression policière – avec dénonciation publique à la clé, Milk parvient tant bien que mal à passer entre les gouttes. Après un passage à la Navy, il devient homme d’affaires dans le secteur financier. Très à droite économiquement, il n’a pas grand chose d’un militant pro gay. Shilts décrit ses premières relations amoureuses, notamment celle avec Joe Campbell, future figure de la nuit new yorkaise, sous le sobriquet de Sugar Plum Fairy (il est mentionné dans Walk on the Wild Side, de Lou Reed) ou Jake Galen McKinley, un jeune homme – il a 16 ans – fragile psychologiquement, qui travaille dans le monde du théâtre. Bizarrement, Milk répète à qui veut l’entendre qu’il mourra assassiné avant de devenir vieux. Une phrase que personne ne prend vraiment au sérieux à l’époque…

SAN FRANCISCO
Dans le même temps, sur la côte Ouest, une police hyper violente et hyper réactionnaire harcèle sans cesse les bars gays de San Francisco, avec la bénédiction de maires qui souhaitent garder les faveurs des potentats religieux locaux. Lors de ses shows au bar le Black Cat, l’héroïque Jose Sarria, drag queen flamboyante, mène la résistance et distille conseils et mise en garde aux gays. Des associations de convivialités se créent. Les gays sont de plus en plus nombreux dans la ville –  et deviennent donc un électorat intéressant. Les dirigeants d’associations nouent petit à petit des liens avec les élus ou futurs élus Démocrates, négociant promesses de lois contre incitation au vote. En attendant, la répression continue, avec une célérité ahurissante. Pour vous donner un ordre d’idée: en 1971, 2800 gays sont arrêtés pour avoir eu soi-disant des relations sexuelles en public. La même année à New York, ils ne sont qu’une soixantaine…

C’est dans ce contexte qu’Harvey Milk débarque en 1972, avec son nouveau compagnon, Scott Smith. Milk n’est plus l’analyste financier de Wall Street. Il est devenu hippie et avant son départ, avait investi dans la production de spectacles sur Broadway. Smith et Milk vivent sur leurs économies pendant un an puis ouvrent un magasin photo, Castro Camera, sur Castro Street. Très vite, le new yorkais estime que les gays ne doivent plus attendre que les Démocrates veuillent bien leur accorder quelques bribes de droits, et qu’il faut que les gays eux-mêmes prennent le pouvoir. Suivant cette logique, il décide de se présenter aux élections municipales. C’est peu de dire qu’il prend les associations gay et lesbiennes totalement à rebrousse-poil. Ces dernières voient d’un très mauvais œil ce hippie vieillissant, tout juste débarqué, qui se permet de leur donner des leçons et de cracher sur le travail de fond qu’ils mènent depuis des années auprès de l’establishment politique local.

MODÉRÉS VS RADICAUX
La description de cet antagonisme entre les modérés, favorables à une intégration douce et au travail avec « nos amis démocrates », et les radicaux comme Milk est l’un des aspects les plus intéressants du livre de Randy Shilts. Tout comme il y a eu un militantisme gay avant Stonewall, il y eu un militantisme à San Francisco avant Milk. Même si c’est finalement l’aspect le plus radical qui finit par être le plus efficace, Shilts nous montre qu’il ne s’agit là finalement que des deux faces d’une même pièce.

Puisqu’il n’a pas le soutien des associations gay, Milk va en chercher d’autres. Celui de la base, tout d’abord: il devient vite l’animateur principal des commerçants du Castro, ce qui lui confère très vite une influence importante sur la vie gay. C’est comme ça qu’il parvient ensuite à nouer des liens avec des syndicats traditionnels, impressionnés par sa capacité de mobilisation (cf la fameuse campagne de boycott de la bière Coors).

Sa première campagne se solde par un échec, mais il parvient malgré tout à mobiliser un électorat plus important que prévu. Deux campagnes suivantes, en 1975 et 1976 se révèlent également infructueuses, mais Harvey Milk se rapproche toujours plus du but. Il mène campagne sans relâche, dans la rue, aux arrêts d’autobus, au sein de Castro Camera, dans les médias, où sa verve et son sens de la théâtralisation en font un bon client. Son couple avec Scott Smith, en revanche, n’y survit pas.

En 1977, à la faveur d’un changement du mode de scrutin (les conseillers municipaux sont désormais élus par quartiers et non plus par la ville dans son ensemble) il parvient enfin à se faire élire et devient le premier homme ouvertement gay élu au conseil municipal de San Francisco. Dans son discours inaugural, il répète ce qui est devenu son antienne: il faut donner de l’espoir aux gens. La démocrate Dianne Feinstein, l’une des « amies démocrates » courtisées par les associations gay, lui répond sèchement: « on ne gouverne pas avec de l’espoir. Le but du jeu est d’obtenir 6 voix (le conseil municipal compte 11 membres, la majorité pour adopter une délibération est de 6 voix) »

Le « maire de Castro Street » entre très vite en action. Il convainc rapidement le conseil municipal, présidé par Feinstein, et le maire George Moscone, de faire passer un arrêté interdisant toute discriminations à l’égard des gays. S’il assume totalement le fait d’être le « gay supervisor », Milk a aussi à cœur de régler les problèmes de tous. L’un de ses coups les plus célèbres reste un arrêté anti-crottes de chiens, qui lui avait fait dire à ses conseillers « Celui qui règle le problème des crottes de chien dans cette ville peut devenir maire. »

DAN WHITE
Shilts décrit bien ensuite la relation complexe que Milk noue avec Dan White, un autre conseiller municipal. Ce dernier, un ex flic très conservateur, s’est fait élire dans son quartier en promettant de lutter contre les « marginaux » et les « déviants ». Suivez mon regard. Pourtant, au début, les deux s’entendent plutôt bien, à la stupeur des amis de Milk qui n’aiment guère ce type taciturne et réac. « Il peut être éduqué », maintient Harvey.

Puis, c’est la rupture. Milk vote en faveur d’un projet auquel White était très opposé, après avoir promis de voter contre. L’ex flic ne lui pardonnera pas. Quelques semaines plus tard, l’engrenage fatal s’enclenche. White démissionne parce que la compensation financière de la ville de San Francisco ne lui permet pas de nourrir sa famille. Moscone et Milk voient là une chance de le faire remplacer par une personnalité plus progressiste, qui leur permettra d’obtenir les 6 votes nécessaires pour faire avancer leurs projets. Mais White revient sur sa décision. George Moscone, lui, convaincu par Milk, n’entend pas céder et s’apprêter à nommer le remplaçant. Le matin du 27 novembre 1978, Dan White prend  son pistolet, des balles en plus, se rend à l’Hôtel de Ville, passe par la fenêtre pour éviter les détecteurs de métaux et assassine froidement Moscone puis « le maire de Castro Street », réalisant ainsi la prophétie de ce dernier, qui avait toujours assuré que ses activités lui coûteraient la vie.

Le livre de Randy Shilts ne permet pas vraiment de trancher la question du mobile: homophobie (sachant que Moscone était hétéro) ou sentiment de trahison lié à sa volonté de revenir sur une démission. Mais il apporte un éclairage. Certes, de prime abord le mobile semble plutôt politique. Mais la détestation des gays et de ce maire qui les soutenait était telle chez les policiers, que White a pu sans doute avoir l’impression que supprimer ces « déviants » et leurs amis, tel Moscone, était légitime. D’ailleurs, le soutien de la police, puis de la justice à White qui ne fut condamné qu’à 7 ans de prison pour homicide (par opposition au meurtre, qui lui est prémédité) déclencha une nuit d’émeutes sans précédent, les « White night riots », pendant laquelle les gays s’en prirent violemment aux policiers (qui répondirent plus tard avec un raid dans le quartier gay d’une rare violence). Donc l’homophobie n’était peut-être pas le mobile direct des meurtres, mais pour un homme fragile comme White elle a certainement créé un climat favorable à ce type d’action.

Milk savait que chaque cause a besoin d’un martyr. En prophétisant sa propre mort, il savait qu’il pourrait tenir ce rôle. L’histoire lui a donné raison.